Il y a plus compliqué que le système fiscal français: une réforme du système fiscal. La rédaction web de « La Gazette des communes » a réussi une prouesse de data journalism en donnant à voir, dans un triptyque exemplaire, les tenants et les aboutissants de la suppression de la taxe professionnelle.

Infographie en rich media: image + texte + son + interactivité

Une première approche infographique et interactive, réalisée en flash par l’agence Art Presse, se concentre sur ce qu’était la taxe professionnelle, l’évolution de son rendement global depuis sa création en 1975, qui la payait, quelles collectivités en bénéficiaient.

Courbes_jaunes

Le dispositif en rich media comporte du texte, pour la contextualisation, un commentaire audio et des animations électroniques. Les trois modes d’expression se complètent, la navigation par onglets bien signalisés ne pose aucun problème.

Colonnes_transferts

La seconde infographie est un peu plus compliquée car elle tente de montrer les changements apportés par une réforme truffée de canalisations et de rustines. Le principal intérêt de l’image est de montrer ce que recouvre l’expression « usine à gaz ».

Ce travail d’explicitation a été accompli en amont de la réalisation graphique par Sylvie Fagnart, pigiste, spécialiste des finances locales, Pascale Distel, Directrice artistique adjointe du pôle collectivités locales au sein duGroupe Moniteur. Toutes deux ont conçu et développé le scénario sur lequel Art Press a réalisé les animations audiovisuelles.

A ce stade, la rédaction est encore dans une configuration classique pour l’information en ligne, bien que de très nombreux sites de presse français ne proposent toujours pas d’infographies animées et/ou interactives.

Le journaliste médiateur entre la complexité et les infonautes

Le passage à une forme plus élaborée de data journalism intervient lors de la conception et de la création d’une application de simulation.

Simulation justifiée par une problématique qui montre ce que pourrait être la place du journalisme, médiateur entre la complexité du monde actuel et le besoin de comprendre qui anime certaines audiences.

Romain Mazon, rédacteur en chef web de « La Gazette » : « Bon nombre de collectivités ont contesté les arguments rassurants du gouvernement. Dans ce débat, notre devoir était d’essayer de cerner la vérité. Rien de tel, pour cela qu’une simulation à partir des réalités chiffrées. Avec notre spécialiste des finances publiques, Marion Cabellic, nous nous sommes lancés à la recherche des bases de données. Pas facile: certaines sont inaccessibles; d’autres sont accessibles mais mal construites; et il y a des « trous noirs ».  

Nous avons travaillé avec OWNI sur la sélection des données pertinentes, adaptées à notre projet de simulation.

Nous avons fait valider notre sélection de données par un expert. C’était absolument indispensable car, d’une part certaines statistiques font défaut pour certaines périodes et, d’autre part, les dynamiques fiscales sont parfois déformées par de fréquentes retouches et on ne peut donc pas établir de relations fiables.

Par ailleurs, les projections gouvernementales s’appuient sur des prévisions de croissance optimistes qui, si elle ne se vérifient pas dans les faits, changent complètement la situation de certaines communes.

Convaincus de la justesse de notre démarche, nous avons demandé à OWNI de réaliser un outil à l’intention de nos lecteurs, décisionnaires au sein des collectivités et c'est OWNI qui nous a proposé l'interface graphique qui est en ligne sur notre site.

Compensation_1

La simulation s’effectue en trois temps: d’abord entrer le nom d’une commune (ici: Orsennes, dans l'Indre); accéder ensuite aux mécanismes chiffrés de compensation prévue entre l’ancien et le nouveau système; vérifier enfin sur un diagramme à colonnes si les ressources communales de la période 2010-2015 seront supérieures ou inférieures à celles de 2004-2009. Autrement dit, les gagnants et les perdants de cette réforme (A en juger par la taille relative des colonnes oranges, à droite, cette commune devrait figurer parmi les gagnantes de la réforme. Mais la progression de ces colonnes est fondée, dans cet exemple, sur les prévisions de croissance optimistes ("+2,5 %").

Compensation_2

Le data journalism soustrait la presse à l'influence des pouvoirs

Le travail de Romain Mazon, de son équipe au sein de "La Gazette" et de ses partenaires suscite quatre réflexions:

1 - La première est proposée par Romain Mazon. Elle est importante pour la régénérescence d'un "journalisme à la française" peu crédible parce que trop soumis aux communiqués des pouvoirs politiques et économiques:" Avec la recherche, la sélection et le traitement des données, les journalistes s'octroient une grande autonomie par rapport aux versions que les pouvoirs cherchent à imposer et que la presse a trop souvent accepté telles quelles. Bien sûr, les données sont souvent produites par des organismes officiels mais, d'une part, c'est de moins en moins un monopole et d'autre part, tout réside dans la manière de choisir dans la masse des données, celles qui produisent la meilleure vision de la réalité."

2 – La traduction – qui ne peut pas être une simplification réductrice – des évolutions fiscales confirme l’idée selon laquelle ne sont éligibles au journalisme de bases de données que les phénomènes complexes et durables.

3 – La presse professionnelle - dont relève « La Gazette » - peut se permettre de traiter des phénomènes complexes et durables compte tenu des caractéristiques de ses audiences. Mais elle ne peut pas, pour les mêmes raisons, s’autoriser la moindre suspiscion sur la fiabilité de ses contenus.

4 – Aux objections qui montent – en France surtout – à l’encontre du journalisme de bases de données (« Ce n’est plus du journalisme, c’est du consulting »), Romain Mazon est tout à fait fondé à répondre que les journalistes ne peuvent pas gémir sur « la crise de la presse », sans chercher à créer des contenus à forte valeur ajoutée.

(De ce point de vue, les praticiens du data journalism sont assurément plus utiles à l’avenir de la profession que ceux de leurs confrères qui dénigrent cette approche.)

Cet avenir du journalisme, que le « Guardian » et le « New York Times » ont commencé à façonner, passe – notamment dans la presse professionnelle – par l’intégration de journalistes de données et de programmeurs au sein des rédactions. C'est un investissement en matière grise qui n'exclut pas le recours occasionnel, pour des opérations précises, à des agences considérées comme des laboratoires de Recherche et Développement.